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Des iguanes, des serpents et des hommes

14 novembre 2016 par Thierry Philippon


Réalisé par la BBC One pour l’émission Planet Earth II, et diffusé le 8 novembre 2016, Iguana vs Snakes a fait un tabac sur les réseaux sociaux. Cette semaine, le compteur du site de la BBC affichait déjà 42.000 partages, ce qui laisse imaginer un nombre de partages en chaîne encore plus important.

Au-delà du buzz, et de la fascination des internautes pour ce "spectacle" de la nature, magazinevideo s’est intéressé de près aux aspects filmiques qui ponctuent ce documentaire animalier. L’analyse de ce film est aussi passionnante que nécessaire car à peine le docu sorti, la « complosphère » s’est jetée sur ce petit bijou pour crier au « fake » (faux). C’est bête et méchant, mais pas totalement sans explication. Nous y revenons à la fin de cet article.

 
Mais présentons d’abord le documentaire, sous ses différents aspects.
 
Les protagonistes
L’équipe de la BBC a filmé iguanes et serpents sur les îles Galapagos (au large de l’Équateur), sur l’île de Fernandina, un îlot volcanique de 642 km², grand comme l’île de Minorque (Baléares).
 
-Les iguanes marins sont des nouveaux-nés qui viennent de sortir de l’oeuf, à la façon des tortues pondeuses. Plusieurs oeufs éclosent à des intervalles de temps rapprochés. Les oeufs sont soigneusement cachés dans le sable par la mère pour les mettre à l’abri des prédateurs. Les serpents - sans odorat, avec une mauvaise vue, sourds et uniquement sensible aux mouvements - ne peuvent donc les détecter. Plusieurs bébés sortent et empruntent un trajet un peu similaire, pour rejoindre des congénères placés en hauteur. 
 
-Les serpents, des pseudalsophis biserialis, sont à la fois constricteurs et partiellement venimeux. Ils peuvent s’attaquer à un petit iguane, mais pas à un individu plus gros. Les reptiles ont donc une occasion unique d’un festin royal, occasion qui ne se produit que rarement.
 
 
Long de 1,25 mètre au maximum, le serpent a une vitesse de course que l'on peut estimer à 15-20 km/heure, toutefois l’iguane va plus vite (entre 25 et 30 Km/h). Contrairement à ce qu’on pourrait croire vu la horde de serpents, les pseudalsophis biserialis sont plus menacés que les iguanes marins, considérés déjà comme une espèce protégée. Et malgré les apparences d’un général commandant une armée de serpents, les reptiles ne sont pas coordonnés, agissant dans un « chacun pour soi » désordonné. C’est d’ailleurs cette désorganisation qui permet à l'iguane de s’extirper miraculeusement de l'enchevêtrement de serpents.
 
L’équipe de la BBC a tourné plusieurs épisodes avec différents animaux (otaries, manchots...). L’histoire ne dit pas s’ils venaient filmer ces protagonistes où s’ils ont découvert cette chasse si particulière par hasard. D’après la BBC, ce serait la toute première fois que plusieurs serpents simultanés sont filmés en train d’attaquer des iguanes. 
 
 
Le matériel de tournage et la réalisation
L'équipe a tourné avec plusieurs caméras UHD (dites "4K") de manière à pouvoir offrir plusieurs axes et plans focales à une même scène. On a une idée du nombre de caméras par ce court making of. Quand la scène implique des « acteurs » nombreux et qu’elle est exceptionnelle, il est logique qu'on multiplie les axes de prises de vues pour ne pas avoir à recommencer la scène et on peut ensuite choisir le meilleur axe, voire enchaîner deux axes. Mais surtout, la fuite des bébés iguanes se déroulant sur plusieurs dizaines de mètres, il importait de poster différentes caméras en différents points de vue. 
 
 
Côté réalisation, on remarquera que plus de 50% des plans sont tournés à l'aide d'un puissant téléobjectif. Ce plan focal présente trois avantages : pouvoir isoler les réactions des animaux de telle sorte que ces plans puissent servir ensuite de plan de coupe ou de transition. Mais le télé sert aussi à se tenir à distance d’une zone de danger. En effet, les cameramen n’avaient probablement aucune envie d’être encerclés par les serpents, d’autant que dans le court making of à 360°, l’opérateur ne semble pas spécialement protégé. Enfin, le télé permet de moins déranger les animaux. 
 
 
Nous ne disposons pas du listing précis des caméras utilisées mais le making of fournit quelques indications : au moins une caméra est utilisée pour les longues focales, une autre semble plus polyvalente, et une DJI Ronin (ou un matériel très ressemblant) sert à stabiliser les plans pour les quelques rares scènes de travelling qui sont les plus difficiles à tourner. Nous n’avons pas réussi à identifier quelle caméra est fixée au stabilisateur. Un système radio-commandé contrôle la caméra à distance et assure le retour monitoring.
 
 
Côté réalisation, les scènes de chasse ont pu être re-filmées un certain nombre de fois, ce qui a bien profité au monteur Matthew Meech qui avoue être un grand fan de Nolan, Spielberg, Scorsese et Hitchcock réunis…. L’histoire ne dit pas sur combien de temps le tournage a eu lieu mais quelques jours, voire de bonnes heures de tournage, ont peut-être suffi à engranger toutes les scènes. 
 
 
Dans la réalité, la chasse est plus rapide que ne le présente le film qui montre différents états possibles, d’observation, de ratages, de course, de capture, etc. Pour l’équipe, il était donc très difficile de capter une scène complète. En revanche, le monteur explique qu’avec un documentaire animalier, vous bénéficiez d'un nombre conséquent de séquences brutes. Le rapport de temps atteint parfois 20 heures de séquences pour 5 minutes de film monté.
 
 
 
 
Le montage
Matthew Meech, le réalisateur, ne s’en cache pas lors d’une interview accordée au journal « The Independent » : l'équipe de tournage disposait d’énormément de bonnes scènes de chasse. Il était donc tentant de les réunir en une " histoire" scénarisée.
 
C'est pourquoi l'on constate une grande variété de plans (du plan d’ensemble au très gros plan) et d’axes de prises de vues, y compris une étonnante vue « de derrière » (à 0.12 et 0.23), quoique l’absence de plan d’ensemble empêche de voir où se situent exactement l’iguane et le serpent isolé.
 
La chevauchée ne serait pas si percutante si le documentaire ne savait exploiter habilement les périodes de calme et de tension. Saluons à ce sujet les percussions musicales de Hans Zimmer's qui sont parfaitement rythmées par rapport aux moments d’immobilismes et de courses… L'art du montage, c’est aussi l’art de la rythmique musicale. 
 
 
 
Ensuite, le film utilise un effet connu du cinéma, l’effet Koulechov - à cinq reprises au moins : à 0.02, 0.08, 0.15, 0.26. 0.45. Le principe : en associant le regard oblique de l’iguane (comme s’il regardait le serpent de côté) à un plan large du serpent et de l’iguane où le second voit le premier passé sur le côté, on introduit artificiellement un rapport de causalité entre les deux plans. 
 
Le film exploite ensuite la magie du raccord de façon plus générale. En effet, tout l’art du monteur est d’avoir raccordé les plans comme s’il s’agissait d’une même scène, avec un seul iguane, filmé par différentes caméras, alors que les plans ont probablement été filmés à des moments espacés, en présence  « d’acteurs » différents ! Il faut dire que l'équipe est aidée par la nature et la taille du "héros" : impossible de différencier un iguane nouveau-né d’un autre iguane nouveau-né !
 
 
 
SCÈNES À 1.18 PUIS 1.34 AVEC LA SCÈNE INTERMÉDIAIRE ENTRE LES DEUX
 
Du coup, la "triche" est possible. Nous l’illustrons avec 3 scènes successives qui le prouvent indiscutablement. En effet, les scènes à 1.18 et 1.34, sont probablement une seule et même scène d’après la similarité des rochers, la hauteur et l'angle de prises de vues, la direction vers laquelle l'iguane s'enfuit et surtout la position de chaque serpent (nous avons ajouté 4 flèches). Seule la focale est différente mais on sait qu’on peut très facilement recadrer une scène en zoomant au montage. L'iguane est filmé pratiquement au même endroit, à quelques dizaines de centimètres près, soit l'équivalent d'une durée de temps inférieure à une seconde. 
 
Moins d’une seconde disais-je. Or entre 1.18 et 1.34, il s’écoule 16 secondes. Que nous montre la BBC pendant ces 16 secondes ? Elle nous raconte une belle histoire : l’iguane vu à 1.18 s’est précipité sur les serpents à 1.19, a failli mourir étouffé à 1.24, et le même iguane s’extirpe de l'amas de serpents à 1.33 et repart de plus belle à 1.34 alors que l’on pensait qu’il n’en réchapperait pas…. On le reverrait donc à 1.34 courant de nouveau vers la liberté. Pour les besoins de la narration, ce plan intermédiaire entre 1.18 et 1.34, véritable climax de la scène, imposait que l’on croit qu’il s’agisse du même iguane. Mais dans la réalité, il s'agit bien d'un autre iguane. Bref, c’est simplement du montage. :)
 
Mais ne dévalorisons pas le travail du monteur. Il s’agit d’un excellent enchaînement, rendu possible par un rythme soutenu, une direction de raccord cohérente de la gauche vers la droite et une musique pertinente à chaque fois. De même à la fin, lorsque l’iguane rejoint un congénère en haut des rochers, alors qu’on l’a vu bondir auparavant pour échapper aux morsures du serpent, tout l'art du montage est de faire croire qu’il s‘agit du même iguane, alors qu'il s’agit peut-être d'un autre bébé iguane filmé au téléobjectif.  
 
Un documentariste animalier a souvent surexploité la méthode du raccord, parfois il en a même abusé : il s’agit de Frédéric Rossif. Le documentariste animalier des années 70-80 montrait par exemple une course entre un animal A (le prédateur) et un animal B (la proie) mais filmait A et B séparément sans jamais les mettre ensemble. Puis il dévoilait un plan final de A dévorant un animal C en laissant croire qu’il s’agissait de B. Pour autant, Frédéric Rossif tentait simplement de reproduire au montage des scènes réelles qu’il avaient réellement vécues avec d'autres congénères. 
 
 
Le soi-disant Fake
On voit bien comment cet art du montage - qui est déjà une forme puissante de « mise en scène » - rend complètement ridicules les accusations de Fake qui ont émaillé la diffusion de de ce documentaire. Deux idées ont été distillées par un complotiste (nous tairons son nom pour ne pas lui faire de publicité) dont la page Facebook tente de prouver que… la terre est plate (sic), c’est vous dire le sérieux du gars !  Citons quand même ses « arguments » : le premier est que certaines scènes (de serpents) montreraient des « tame animals », c’est à dire des animaux apprivoisés qui auraient été apportés sur l'île de Fernandina pour être intégrés dans le décor. Une accusation purement gratuite, d'autant qu'on ne voit pas trop en quoi les serpents seraient apprivoisés. Si besoin, il existe un making of d’une scène qui ne laisse guère de doute sur la réalité de la situation. 
 
La deuxième élucubration est qu’on aurait retouché certaines images. Si la retouche d’image fixes est toujours possible et relativement facile avec Photoshop, celles d’images animées est autrement plus difficile et relève plus de la très grosse production que d’un documentaire animalier, fusse-t-il de la BBC. Mais surtout, ce complotiste joue sans doute trop aux jeux vidéo et voit de l’image de synthèse partout. Or la magie du cinéma n’a nullement besoin de Photoshop : un film n’est jamais une vérité absolue, à partir du moment où on cadre (un cadre est un choix du réalisateur et une sélection de la vision humaine) et surtout, dès l’instant où on effectue un montage. 
 
L’authenticité des images est d’autant plus certaine que le staff lui-même a expliqué dans une interview accordée au Telegraph, que le film était composé à partir de différentes scènes car la matière qu’il avaient obtenue était très riche. Dans ces conditions, on comprend bien qu’avec une scène répétée de nombreuses fois, on a toutes les chances d’obtenir des moments forts et variés. Pas besoin de Photoshop pour cela !
 
En fait le complotiste - comme tout bon falsificateur qui se respecte -  assène des idées farfelues à partir d’une petite part de vérité, totalement sortie du contexte. Il pratique un amalgame avec deux affaires qui ont secoué la BBC en 2011 et 2015 et l’applique à ce documentaire, sans preuve ni arguments autres que l'affirmation "ça se voit énormément".
 
La première affaire concerne un documentaire de la BBC diffusé en 2015 ("Patagonia : Earth’s Secret Paradise" ) où la chaîne s’est un peu arrangée avec la réalité pour une scène tournée en Patagonie. On y voit l’éruption d’un volcan, accompagné d’éclairs fantastiques. Or ces derniers ont été ajoutés en surimpression sans que la BBC ne le précise sur le moment. Le producteur du documentaire se défend en prouvant que les éclairs sont un phénomène météorologique bien réel nommé « orage volcanique ». Lorsque l’équipe de la BBC se trouvait sur place, les éclairs n’apparaissaient pas ou ne pouvaient être filmés (selon le producteur), leur vitesse étant trop rapide. L’équipe aurait alors trouvé l’idée de superposer des photos d'éclairs à partir d’un véritable orage volcanique d’un volcan voisin qui s’est produit 4 ans plus tôt.
 
La seconde « affaire », plus maladroite à mes yeux, remonte à 2011. L’équipe avait filmé la naissance de 2 oursons polaires dans un zoo aux Pays-Bas. En effet, la naissance d’un ours blanc était impossible à filmer en milieu naturel sans faire prendre des risques inconsidérés aux oursons ou à l’équipe de tournage qui devait s’approcher au plus près d’une sorte d’igloo que l’ours blanc se construit. Les vues du zoo avaient alors été mixées avec des vues de vrais ours blancs dans leur milieu naturel. Mais le "mélange" n'avait pas été précisé à l'antenne. Il existait pourtant une vidéo d’explication sur le site de la BBC où l’on voyait la construction de l’abri pour la naissance des bébés ours blancs, mais cette vidéo n’avait pas été mise en valeur. Du coup, on croyait vraiment que l’abri était sous une glace naturelle puisque les conditions avaient été recréées à l’identique !
 
Bon. Jusqu'à preuve du contraire, les iguanes et les serpents ne pondent pas dans des igloos... Et l'équipe de la BBC n'a ramené aucun reptile dans la soute à bagages :)
 
© captures d'écran : BBC One
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avatar Kerzonas Membre

17 Novembre 2016 à 17:49 - ( Répondre à Kerzonas ) - Signaler un abus

Bonjour Thierry, En effet voilà un bel exemple de film animalier.Eh oui des raccords scénarisés qui racontent une histoire.Mais c'est cela un film! D'ailleurs j'ai regroupé vos clips sur vos chats et comme j'aime les chats j'ai également raconté une histoire avec les scènes félines.J'aimerais bien vous faire parvenir mon montage si vous êtes d'accord. Kerzonas
avatar Kerzonas Membre

18 Novembre 2016 à 19:59 - ( Répondre ) - Signaler un abus

Merci Thierry.Je vous envoie une 1ere vidéo. Kerzonas.
Thierry P. Invité

18 Novembre 2016 à 16:01 - ( Répondre ) - Signaler un abus

en indiquant contact@magazinevideo.com. merci.
avatar Kerzonas Membre

18 Novembre 2016 à 15:43 - ( Répondre ) - Signaler un abus

bonjour Thierry, Je n'ai pas de blog ni mis aucune vidéo sur you tube.Je pourrai vous envoyer les vidéos-montage de vos chats que par Wetransfer.A quelle adresse mail pourrais-je vous envoyer mon travail? Merci. Kerzonas
Thierry P. Invité

18 Novembre 2016 à 08:21 - ( Répondre ) - Signaler un abus

si vous voulez :) Merci.
Bien VU Invité

15 Novembre 2016 à 18:38 - ( Répondre à Bien VU ) - Signaler un abus

La reconstitution d'une situation qui parait fluide par le montage est monnaie courante, y en a tous les jours à la TV tout comme y a tous les jours des jaloux du boulot parfois splendide et laborieux des autres. Perso, tant que l'image n'est pas trafiquée numériquement, ce genre de séquence me plait toujours au moins pour l'intensité et l'esthétisme que ça apporte et sans commentaires svp; bon boulot. C'est quand que la BBC vient nous visiter dans nos alpes ?
loupiod Invité

15 Novembre 2016 à 09:26 - ( Répondre à loupiod ) - Signaler un abus

vraiment très intéressant . quel boulot!!! merci pour les explications.