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L'art de l'entretien

Interview avec Christian Van Cutsem sur le film "Les Invisibles"

 

20 janvier 2017 par Christian Van Cutsem / entretien Thierry Philippon

 

van cutsem


"Les Invisibles" est un documentaire à base d'entretiens, réalisé par un de nos abonnés bruxellois. Il porte sur un sujet ô combien délicat et actuel - l'embrigadement de jeunes belges pour le djihad - mais le film a été traité non par des journalistes mais par une structure éducative. La parole est donnée aux « Invisibles », c'est à dire ceux, dans la société civile, qui sont concernés ou victimes à différents titres mais qu'on entend rarement car ils ne sont ni politiciens, ni théoriciens, ni représentants de la Loi.


Le terme « Invisibles » peut aussi s'interpréter d'une autre façon comme nous en avons discuté avec Christan Van Cutsem, le réalisateur (lire l'Entretien).


Tourné avec une Canon Eos C100 Mark I, les Invisibles suscitent bien des questions à la fois « techniques » (comment fabrique-t-on un documentaire à base d'entretiens), et de fond (comment traite-t-on un sujet si difficile...).


La diffusion officielle du documentaire a eu lieu en Belgique à la mi-janvier 2017 dans un cadre associatif. Cette première a réuni 270 personnes et donné lieu à deux heures de débats passionnés. Un DVD va être diffusé dans les écoles et un cahier pédagogique sortira en février 2017. L'équipe de réalisation est prête à animer des débats après diffusion du film sur DVD, qu'on se le dise !


Le film est visible sur le site Vimeo en accès "privé", depuis le lien ci-dessous :


 


Lien vers le documentaire complet


mot de passe : RBCCCSVidep


Christian Van Cutsem

 

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Magazinevideo : Vous faites partie du VIDEP. Pouvez-vous nous décrire la vocation de cette structure pour les visiteurs de magazinevideo ?

Christian Van Cutsem : Le VIDEP signifie Vidéo Education Permanente. L'éducation permanente est un "concept" proche de l'éducation populaire en France. Nous sommes subsidiés (NDLR : subventionnés) et avons pour mission de réaliser un travail AVEC les citoyens afin de créer des dynamiques citoyennes, participatives et critiques envers notre société. Notre outil privilégié est l'outil vidéo et la démarche documentaire.



MATÉRIEL / TECHNIQUE


MV : Vous avez jeté votre dévolu sur la Canon EOS C100 MARK II, notamment pour les flous qu'elle procure. Quels objectifs et réglages avez-vous utilisés ?

CVC : Nous avons utilisé trois objectifs dans notre kit : le canon 28 – 135 qui ouvre à 3,5 et deux focales fixes, 50 mn et 28 mn.


Pour la caméra, nous avons hésité. Nous avons d'abord essayé une caméra semi pro classique assez légère mais qui n'avait pas le même piqué et les flous que nous voulions obtenir.


Ensuite nous avons étudié la possibilité d'un réflex (Canon Eos 5D Mark III) mais sans connectique adapté pour le son.


Du coup, la Canon EOS C100 Mark II s'est avérée un bon compromis. Son grand capteur nous a permis de tourner de très beaux plans, entre autres de nuit. La difficulté a été peut-être de ne pas utiliser d'épaulière car celle présente dans le kit n'était pas ergonomique et alourdissait encore la tenue de la caméra.


La tenir constamment à la force du poignet dans les scènes sans pied et en marchant s'est avéré parfois difficile et sa prise en main nécessite un peu de pratique.


 


MV : La prise de son est excellente. Avec quel matériel a-t-elle été assurée ?

CVC : Nous avions un enregistreur Sound Devices 744, et plein de micros ! A la perche nous avons choisi un « faux » couple MS, de marque Schoeps (CCM41 super cardioïde, et CCM8 bidirectionnel). Très léger et compact, assez directionnel mais qui permet d'ouvrir l'espace si besoin, et de faire des ambiances sans changer de configuration.


Nous possédions aussi deux kit HF Sennheiser G3 et micros lavaliers Sennheiser ME2, qui nous ont permis d'assurer l'intelligibilité dans les acoustiques hostiles et les environnements parasités. A l'occasion, ils nous servaient aussi à conserver les questions du réalisateur.


Sur la caméra, nous avions un Sennheiser K6 avec capsule ME64, cardioïde. Le tout protégé du vent, bien sûr.


 


MV : Dans bon nombre de situations en intérieur, le recul pouvait venir à manquer. Avez-vous rencontré des problèmes d'angle de vue ?

CVC : Oui, dans le studio radio particulièrement et aussi lors de la scène des ordis avec Miriam, mais notre approche documentaire nous permet d'oser et de se plier aux endroits les plus difficiles.


 


MV : Comment avez-vous éclairé les scènes et notamment la scène du parking avec l'éducateur ?

CVC : La scène du parking n'est pas éclairée car nous aimions bien le côté un peu lugubre que donnait les néons sur place. En revanche lors du tournage chez Meriem et dans la chambre de Walid, nous avons rajouté de l'éclairage.


 


can cutsem Les Invisibles


 

MONTAGE

 

MV : Au montage, quand on dispose de plusieurs intervenants, on réfléchit à l'ordre dans lequel les témoignages vont se succéder.. Ce choix peut devenir difficile. Comment avez-vous procédé ?

CVC : Je souhaitais dès le départ donner le signal aux jeunes spectateurs potentiels que la parole des jeunes sur un tel sujet serait prise en compte de manière à part entière. Ma volonté était ainsi d'ouvrir le film avec au moins un des jeunes participants.


A la vision des rushs, la conversation téléphonique de la maman s'est imposée par sa force et pour souligner l'importance des enjeux terribles du phénomène de radicalisation.
Ensuite, Meriam devant l'ordinateur et les sketches humoristiques, se sont imposés pour mettre une tonalité plus décalée, plus légère et néanmoins pleine de sens.


Après, nous avons voulu garder une alternance entre adulte – Bruno - et jeune – Walid - pour cette séquence d'introduction. De plus, mettre Walid en dernier lieu nous a permis d'ouvrir un chapitre important autour de la rencontre et du vivre ensemble.


 


MV : Quelle est la proportion des propos que vous avez gardés et de ceux que vous n'avez pas conservés au montage ?

CVC : Un peu moins de 10% des rushs de témoignages ont été gardés au montage.
Je suis clair dès le départ avec les participants leur expliquant que je veux prendre mon temps de les écouter et prendre des chemins de traverse car je suis curieux.


En même temps je leur explique que je ferai le maximum pour être déontologiquement correct avec le fond et la forme de leurs propos pour reconstituer en âme et conscience leur regard sur le monde.


Je pose très rarement des questions fermées et au contraire je me place dans une situation de retrait pour leur donner le signal que c'est à eux de construire le propos. De manière un peu contradictoire je peux réagir promptement sur l'un ou l'autre propos pour en savoir plus parce qu'ils m'ont touché et que je suis curieux de leur vision.


Van Cutsem

RÉALISATION


MV : Comment avez-vous choisi les témoins, protagonistes de votre film ?

CVC : J'ai rencontré de nombreux jeunes plus intéressants les uns que les autres dès lors qu'on les prend au sérieux et qu'on les écoute. Certains d'entre eux étaient réticents à s'exprimer face caméra tant la pression sur les jeunes est forte aujourd'hui. J'ai été séduit par le franc parler de Meriam qui tout en étant voilée et croyante, était très ouverte et bousculait nos stéréotypes sur ce style de fille.


Walid, très actif dans une radio, m'a intéressé car sa passion lui permet de s'ouvrir aux autres. Par ailleurs, je pense depuis longtemps que l'expression et la création autour d'outils artistiques sont des éléments libérateurs.


A côté de ce film que je réalisais, je menais en co-animation un travail d'atelier vidéo qui permet aux citoyens amateurs de réaliser des films. Géraldine (la maman au téléphone) était une participante active de ce groupe…


J'ai rencontré Bruno lors d'une soirée au Théâtre National consacré au "radicalisme". Il était entouré d'une nuée d'étudiants du secondaire avec qui il entretenait des liens forts, ce qui est un peu inhabituel dans le monde scolaire.


Je prête plus d'importance aux actes des gens qu'à leur discours. J'ai trouvé en Bruno quelqu'un qui avait une expertise sur ces questions mais surtout une volonté de libérer la parole sur base de pratiques culturelles participatives.


Le tribunal joué dans le cas présent est un exemple probant de cette pratique qui libère et permet de travailler la parole.


 


MV : Avez-vous dû accepter des réticences vis-à-vis des personnes qui s'expriment sur ce sujet difficile ?

CVC : Oui bien sûr, il est très difficile de dire vraiment ce que l'on pense aujourd'hui sur ces matières car l'idée dominante reste que tenter de "comprendre" les jeunes qui sont partis et passer à l'acte, c'est déjà les excuser » (en France, Valls et beaucoup d'autres).


Je pense quant à moi exactement le contraire et pour cela il faut travailler directement avec des interlocuteurs qui n'ont pas peur de dire ce qu'ils pensent dès qu'ils sont en confiance. Je les associe à l'idée des enjeux d'un travail documentaire qui essaye de rompre avec cette idée.


Van Cutsem les Invisibles

MV : Vous n'entrez pas dans le protocole classique des interviews face caméra : ainsi la première intervenante, mère de famille, s'exprime à une autre personne au téléphone. La seconde vous montre des youtubeurs traitant du sujet du film (dont le comique Guihome). Plus tard, vous interrogez un éducateur dans un parking à propos de la théorie du complot. Avez-vous voulu sortir du schéma classique de l'interview ?

CVC : Sortir du schéma de l'interview, c'est de mon point de vue laisser de l'espace et du champ libre à l'interlocuteur. Je ne suis pas un journaliste. Après avoir rencontré mes interlocuteurs à quelques reprises, j'ai pu me rendre compte de leur intérêt et de leur capacité à se mettre en scène.


Quand j'ai filmé Géraldine au téléphone, j'étais assez réticent de capter ce moment malgré l'insistance de mon équipe car j'avais l'impression de voler quelque chose. Géraldine qui est quelqu'un de très engagé, nous a fait signe que cela ne la perturbait pas, ce qui nous a permis de continuer l'enregistrement.


Une grande confiance animait les intervenants et l'ensemble de l'équipe du au temps pris en amont des tournages et notre volonté bien comprise de prendre leur parole au sérieux.


Par ailleurs, j'ai rediscuté avec elle de l'opportunité de garder au montage ce moment pris sur le vif dans une approche documentaire.


Miriam, comme beaucoup de jeunes, apprécie l'humour et navigue allègrement sur le net. Cela me paraissait normal de capter ses réactions sur base d'une mise en situation très simple et proche de son réel.


Bruno, au parking, vient de ma propension à être jouette (NDLR : personne encline à s'amuser pour des riens) et d'aimer inverser les rôles. J'aimais l'idée que le professeur – éducateur se retrouve dans un rôle « d'échangeur de valise » avec une autre prof à la condition expresse qu'il se prête au jeu. Bruno porteur de valise et Walid le Molenbeekois qui lit les extraits de journaux et prend des notes, c'est cela aussi combattre les stéréotypes.


D'autre part, je voulais créer une atmosphère qui rende la parole d'un professeur plus accessible aux jeunes, car le discours prôné par les experts est souvent inaudible.


 


van cutsem

MV : Des flous, constants, sont présents entre vos interviews. Que traduisent-ils exactement ? Ne pensez-vous pas qu'ils auraient été plus forts s'ils n'avaient pas rogné sur les débuts d'interviews ?

CVC : Pour moi l'idée dominante était que la parole de mes interlocuteurs rendait doucement mais sûrement de la visibilité au citoyen, et tournait le dos à une situation malsaine sécuritaire. Les flous incarnent le non-dit et l'invisibilité des êtres et de la ville que je ne reconnaissais plus.


 


MV : Votre film comporte un extrait d'une intervention de l'anthropologue Dounia Bouzar au Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Les réflexions de cette anthropologue sont excellentes mais ce n'est pas quelqu'un dont vous recueillez le témoignage direct. Pourquoi avoir opéré ce choix qui contredit un peu le titre de votre film, puisque cette anthropologue est plutôt... très visible.

CVC : J'estime que la question des jeux et leur utilisation par les djihadistes est un phénomène grave et que peu de personnes en parlent aussi bien que Dounia Bouzar avec des exemples et des images puisées dans un autre film. La pertinence de son propos et l'acuité de la question m'a fait de fait sortir de mon principe de donner en priorité la parole aux citoyens « invisibles ».


 


MV : Sauf erreur, vous commencez et terminez par le même interlocuteur. Un mot sur son rôle dans le film ?

CVC : Alors que je travaillais en amont sur ce film, le (la) cameraman et moi avons effectué une captation d'une soirée slam (NDLR : slam = partage poétique avec d'autres individus). C'est là que nous avons entendu Youssef et son slam qui résumait très, très fort mon idée de base qu'il est indispensable pour ce débat et bien d'autres de dépasser les appartenances identitaires.


« Ne me demande pas mon nom » est la première condition en effet pour finir de s'enfermer dans nos représentations hâtives et mieux combattre, entre autres, le djihadisme.


Par ailleurs, la force poétique de ce slam est à mettre du côté de mon souhait de travailler la question des formes autant que celle des contenus. Le slameur muet au début est aussi et surtout l'identification d'une parole qui se libère et qui prend tout son sens à la fin du film.


 


MV : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées sur ce tournage ?

CVC : L'équipe était géniale ainsi que nos interlocuteurs, ce qui nous a permis de travailler sans stress malgré un sujet pas simple et extrêmement médiatisé.


Notre volonté de travailler autour d'une parole peu présente dans ce débat sur le « radicalisme », de manière simple, sans moralisme et à hauteur humaine, nous a permis de garder un cap d'ouverture et de réflexion.


Van Cutsem

DIVERS


MV : J'ai trouvé que votre titre « les invisibles » était ambigu car il désigne la société civile qui s'exprime peu, mais aussi reflète les adolescents embrigadés qui ne laissent rien transparaître et qui, un jour, partent en Syrie ou commettent un acte sur le territoire de leur propre pays. Ce double sens du mot « Invisibles » était-il volontaire ?

CVC : Oui, oui il y a une certaine ambiguïté, je l'avoue. Pour moi s'il est bien clair que « Les invisibles » renvoient bien à l'absence médiatique du citoyen dans ce débat et ce combat contre la violence djihadiste, je peux imaginer que ce titre renvoie pour d'autres personnes aux forces « invisibles » qui commettent les attentats. Ce n'est pas inintéressant cette double interprétation.


 


MV : Une anecdote de tournage ?

CVC : Nous avons été tourner au bal des vampires du Festival du Fantastique de Bruxelles (voir Miriem et sa sœur lors d'une séance d'horreur) après avoir tourné les séquences de nuit.


L'ensemble de l'équipe a carburé au péquet (NDLR : eau-de-vie faite avec les baies du genévrier) et la fatigue aidant, nous sommes sortis assez saouls de cette expérience.
Aucune image n'a été retenue de ce dernier tournage malgré les bons souvenirs… :)


 


Propos recueillis par Thierry Philippon.


Photos et vidéo : © Christian van Cutsem



(L'art de l'entretien)

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