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Le concours de la Femis vu de l'intérieur

30 août 2017 par Thierry Philippon


Le Concours, titre de ce documentaire qui sort enfin sur DVD, c’est celui de la Femis, la prestigieuse école de cinéma dont les études se déroulent sur quatre ans. Pour accéder au Saint-Graal de la formation au cinéma, il faut franchir les portes de cette école à laquelle postulent plus de 1000 candidats pour n’en retenir que 60. Le portail du siège de la Femis sert d’ailleurs d’introduction et de plan final au film, comme un joli symbole.  
 
Ce documentaire tout en lenteur de Claire Simon - sans voix off ni interview et qui dure 2 heures - s’attache à montrer la façon dont procèdent les jurés de la Femis pour élire les techniciens de cinéma de demain. Le film lève le voile sur le processus d’évaluation complexe permettant de juger les futurs aspirants, et analyse la façon dont se fabrique un consensus au sein d’un jury. Car pour juger et se mettre d'accord, les jurés empruntent des chemins de traverse parfois semés d’embûches. 
 
 
Claire Simon filme ainsi la complexité du jugement. Car les jurés font face à des candidats dont l’envie de faire du cinéma et leur personnalité sont presque aussi importantes à évaluer que leurs capacités techniques à le faire. Les questions des jurés, déroutantes au premier abord, sont parfois d’ailleurs préparées en ce sens. Parallèlement, la caméra s’attarde longuement sur les échanges entre les jurés eux-mêmes, tous professionnels de la profession (parfois connus), sachant que tous les corps de métier sont représentés, de la production à la réalisation en passant par l’écriture de scénario ou le montage et la distribution. 
 
Inévitablement, les jurés ont leurs chouchous : parfois tous les jurés partagent la même opinion et il y a consensus, parfois il y a divergence, et les arguments en opposition fusent, avec des questions qui taraudent certains jurés : n’ont-ils pas le réflexe inconscient de privilégier les candidats qui auraient des facilités à s’exprimer ou qui auraient un certain charisme ? Faut-il privilégier un équilibre entre ceux qui ont moins d’aisance mais qui sont moins formatés ? Quid de la diversité ? Doit-on écarter celui qui est un peu dingue et non-communicant et que les enseignants vont devoir se coltiner pendant quatre ans, mais qui sera peut-être le réalisateur génial de demain, façon David Cronenberg ?  Ne pas commettre d’injustice, ne pas se tromper, est l’obsession de ces jurés. Comme si les tourments de leur jugement répondaient en écho aux angoisses des candidats à qui l’on pose des questions en apparence incongrues (« Comment vous voyez-vous dans 10 ans ?). 
 
En cela, le concours de la Femis est particulier car ici, on ne sélectionne pas les candidats par des critères de compétences, et selon une grille très codifiée comme à Khâgne, Normal Sup ou le concours d’entrée en Médecine, mais selon des critères mêlant à la fois la technique et la sensibilité. Pour autant, les candidats sont notés finement. Il existe d'ailleurs plusieurs épreuves avec des notes parfois contradictoires qui s'additionnent. Le documentaire observe d’ailleurs à quel point la recherche de la note la plus juste alimente des discussions passionnées entre les jurés. Un juré avoue même, fort embarrassé, dans un moment d’humilité touchant : je ne sais pas comment noter un « moyen » par rapport à un autre « moyen ». 
 
Le film s'équilibre entre des moments cocasses et pathétiques. Cocasses dans cette scène où l’épreuve écrite de 3 heures (l’analyse d’un extrait de film) s’est achevée, mais où certains candidats, grappillent quelques derniers instants en poursuivant dans le noir complet à la lueur de l’écran de leur smartphone  ! Pathétiques, quand cette future élève venant de la diversité (comme on dit), en apparence très motivée pour communiquer avec des images, et qui s'exprime avec une certaine intelligence, est incapable de citer le moindre titre de film qui l’a marquée depuis ses 15 ans, durant de très longues secondes qui paraissent interminables… 
 
Il faut dire que la réalisatrice a le coup d’oeil pour saisir ces instants où l’humain s’exprime dans sa fragilité. A 37’20’’, on est troublé par ces deux jurés féminins qui vérifient, joyeuses, les notes attribuées aux candidats en rigolant de l’exercice très mécanique à laquelle elles se sont attelé. Puis la caméra panote sur le 3e juré, assis près de la fenêtre, fumant sa cigarette, l’air pensif et sombre, à l’opposé total des deux jurées joyeuses. 
 
 
Pas de secret. Pour réussir ce type de documentaire en dépit des nombreuses chausse-trappes qui sous-tendaient sa conception, la réalisatrice s’est imposée un certain nombre de règles.
 
D’abord elle s’est toujours située dans un entre-deux, entre les candidats et les jurés. Elle s’est fixée une neutralité, se refusant à fausser la relation en prenant un verre ou un repas avec les jurés. Elle en a fait de même avec les candidats. Du reste, quand elle les filme, parfois de près, sur la passerelle de la Femis, elle ne leur adresse jamais la parole. 
 
La réalisatrice a aussi fait signer aux jurés et aux candidats (dès leur inscription) une autorisation d’être filmés. Mais dans le même temps, elle a laissé la possibilité à tout candidat qui ne serait pas reçu à l’examen, ou à tout juré, de changer d’avis une fois la séquence tournée, et de refuser d’apparaître à l’image. 
 
Enfin, pour garantir la « correction juridique du concours », la réalisatrice s’est mise d’accord avec le regretté directeur de la Femis (Marc Nicolas est mort en décembre 2016 quelques mois après le tournage) pour que les jurés puissent venir voir les séquences retenues au montage et leur laisser l’option de retirer un plan qui les aurait gênés d’un point de vue déontologique (par exemple une opinion tranchée sur un candidat non-reçu). In fine, aucun professionnel n’a recouru à cette forme d’auto-censure, sans compter que tous les jurés ne sont pas venus voir le montage avant diffusion.  
 
Le film de Claire Simon est un vrai tour de force d’avoir réussi à capter toutes ces coulisses en se faisant oublier des protagonistes qui parfois, se lâchent malgré la présence de la caméra. Claire Simon s’est autorisée une seule entorse à cette « invisibilité ». A la toute fin quand le jury doit délibérer, elle discute avec Marc Nicolas, l’ex-directeur de la Femis, qui s’accorde une pause-cigarette avant la délibération finale. Celui-ci résume la situation avec la simplicité des vieux sages  : « ce n’est pas finiil faut laisser le jury réfléchiret à la fin le jury se met d’accord «. Notez qu’un portrait-hommage de 12 minutes du Directeur de la Femis fait partie des 2 suppléments du DVD qui comprend également un très intéressant entretien croisé entre la réalisatrice, et deux sociologues, Irène Théry et Jean-Louis Fabiani.
 
Bref, un DVD qui vous ouvre vraiment les portes de la Femis, vu de l'intérieur.
 
Le concours
Réalisé par Claire Simon
Distribué par Blaq out
DVD en vente le 5 septembre 2017
Prix public conseillé : 20€ TTC
 
Voici une bande-annonce pour vous faire une idée plus visuelle du film. Mais le rythme de la B.A n'est pas du tout représentatif du tempo du documentaire.
 
 
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avatar Ciné7 Membre

30 Août 2017 à 19:34 - ( Répondre à Ciné7 ) - Signaler un abus

Pas de commentaires sinon un merci pour l'info et un bravo pour l'avoir si merveilleusement chroniquée ... Ah si ! ... Que les 940 recalés ne se découragent pas, ils ont admis d'office à l'école du terrain. C'est la meilleure même si l'enseignement de la Fémis est incontestablement de qualité et de haut niveau (J'espère que le DVD va aussi aider des prochains postulants dans leur préparation).