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Droit de photographier ou filmer dans les musées, les châteaux

20 janvier 2017 par Thierry Philippon

 

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Plusieurs voyages à l’étranger et de fréquentes visites de châteaux dans l’Hexagone, m’ont donné envie de faire le point sur les possibilités de photographier / filmer dans les musées, ou dans les châteaux privés, que ce soit en France et à l’étranger.


La situation semble fortement contrastée. Le champ des possibles va de l’interdiction totale, à l’incitation à photographier, en passant par l’absence d’information claire. Chaque pays, voire chaque établissement, applique son règlement, sa politique. C'est vraiment du cas par cas, y compris à l'intérieur d'un même pays.


Les musées accueillent un nombre à peu près constant de visiteurs depuis 30 ans (*) mais la pratique photographique augmente et se diversifie. Les établissements culturels ont donc dû faire face. Voici notre enquête sur les usages en matière de prises de vues dans les musées, accompagnée d'expériences vécues.


(*) Excepté certaines villes comme Paris en raison des craintes de terrorisme.



> LIRE LA SUITE : L'interdiction totale de photographier / filmer

L'interdiction totale de photographier / filmer

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L'interdiction de photographier dans les musées fait débat. Je trouve compréhensible et même souhaitable que les lieux de culte et de recueillement (la Chapelle Sixtine au Vatican ou le temple Meenaskhi de Madurai en Inde) soient épargnés de toute photo, avec ou sans flash. Dans tous les autres cas, je m'interroge.


Pour certains visiteurs, une interdiction totale de photographier / filmer est une frustration réelle car prendre une photo permet de revoir un tableau ou un objet historique vu "in situ". Outre le plaisir de la redécouverte sur sa tablette ou son écran d'ordinateur, le visiteur peut ainsi contempler ou explorer après coup des détails qu'il n'a pas perçus sur le moment ou tout simplement revivre l'instant. Certes, des toiles, sculptures et statues célèbres existent sur des galeries virtuelles du Web mais pas tous, loin de là. Et une photo personnelle prise en situation, n'est pas la photo impersonnelle vue sur le Web. Par dessus cela, deux musées distants de 500 mètres peuvent avoir des politiques opposées. Alors certains boycottent les musées qui refusent tout droit de cité à l'appareil photo.


A titre personnel, j’ai vécu cette interdiction plusieurs fois, m’obligeant à ranger mon boîtier photo avec je dois le reconnaître, une certaine frustration. Cela m'a conduit une seule fois à ne pas entrer dans un Musée (en Asie).


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Cette interdiction pose deux problèmes. D'abord, Il faut savoir - comme l’a rappelé la juriste Anne-Laure Sterlin qui s'est intéressée à ces questions - que le Musée n’a aucune légitimité à vous interdire de photographier. En effet, le Musée est seulement dépositaire des oeuvres (même si elles les a achetées). Seuls les auteurs ou ayants-droits des oeuvres peuvent soumettre une interdiction. Par ailleurs, si les auteurs des oeuvres sont décédés depuis plus de 70 ans, les oeuvres appartiennent au domaine public. Il n’existe donc aucun droit d’en interdire la reproduction photographique à titre privé.


Parfois, les restrictions à l'usage photographique concernent seulement des oeuvres précises. C'est le cas lorsque des collections temporaires (privées) sont exposées dans un Musée. Il faut dans ce cas prêter une attention soutenue au pictogramme d'interdiction qui peut être discret pour ne pas gêner l'oeuvre, et du coup, ne pas se voir immédiatement.


Le second problème est l’opacité - ou le flou involontaire - qui règne sur les véritables motifs de l’interdiction. Comment accepter quand on ne comprend pas ? Ou est-ce inavouable ? Les raisons sont-elles liées à des mesures de sécurité ? Ou une simple préférence commerciale ? En effet, interdire les photos permet indirectement de privilégier la vente des cartes postales et des livres de photos que chaque musée ne manque pas de proposer à la sortie.


Cependant, il devient de plus en plus ingérable pour les surveillants des musées, de dire "no photo" plusieurs fois par minute et d'assurer la surveillance des appareils photo, principalement des smartphones qui sont tenus à la main, prêts à dégainer. Car leur relative discrétion ne favorise pas la surveillance. Dans le musée sicilien du Parlement de Palerme (Palazzo Reale), où toute photo était interdite (pictogramme Photo barré plusieurs fois), nous étions une dizaine à visiter, et trois personnes photographiaient avec leur smartphone sans être inquiétés.


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(Droit de photographier ou filmer dans les musées, les châteaux)

Les évolutions récentes

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La tendance de ces dernières années est d'encadrer une certaine liberté photographique. Les responsables de musées sont probablement pragmatiques et ne peuvent lutter à la fois contre l'engouement grandissant pour le Patrimoine des musées, la déferlante des smartphones et les besoins de partage si forts à notre époque. Des photos échangées sur réseaux sociaux, du moins pour les "petits" musées, c'est aussi l'assurance de retombées en termes de notoriété. Alors même les grands musées autorisent après s'y être opposé : c'est par exemple le cas pour la Galerie des Offices à Florence qui autorise de nouveau la prise de vues de photos depuis mi-2014. C'est aussi le cas en France, du Musée d'Orsay (voir plus bas), mais dont la décision d'interdiction était il est vrai, très décriée.


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Plutôt que d'interdire, la réglementation des musées préfère insister sur le terrain des recommandations : inviter à ne pas photographier le personnel des musées, ne pas troubler la tranquillité des autres visiteurs, prohiber le trépied (qui peut faire tomber d’autres visiteurs ou gêner la vue) mais surtout l'abominable perche à selfie. Un accessoire qui devient vite insupportable pour les visiteurs (trop m'as-tu-vu) et les gardiens de musées (les perches représentent un danger potentiel pour les oeuvres au même titre qu'un parapluie).


Parfois la recommandation est encore plus subtile. Aux Rencontres Photographiques d’Arles - LE Temple de la Photographie - on m’a plusieurs fois signifié que je pouvais photographier à condition de prendre du recul en photographiant « un ensemble d'oeuvres », mais pas une seule de face. Une consigne qui est le résultat d’un compromis avec les artistes, mais qui reste absurde sachant qu’avec un capteur un peu surpixellisé, une photo lointaine peut être agrandie en recadrant…


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La charte « Tous photographes »
Dans cette logique plutôt permissive est née en 2014 une Charte des bonnes pratiques de la photographie dans les musées et les monuments nationaux qui a été résumée sous le sigle "Tous Photographes !". En 5 articles, cette charte a tenté de circonscrire le bon usage de la prises de vues photo et vidéo dans les musées et donner une autorisation de photographie ou filmer, mais aussi inciter à partager les oeuvres culturelles de notre patrimoine. La charte a même ambitionné d’inspirer les autres établissements culturels (châteaux privés, etc.).


Lancée par le Ministère de la Culture et de la Communication, et ponctuée d’une dizaine de réunions, la charte a nécessité environ 2 ans d’élaboration et de finition. Elle a réuni de nombreux professionnels du secteur et plusieurs organes ou personnes de la société civile parmi lesquels la Fédération des sociétés d’amis de Musées ainsi que des « acteurs » médiatiques comme le très emblématique blog louvrepourtous.fr dont le fondateur, Bernard Hasquenoph, aime dénoncer à juste titre les aberrations culturelles de son pays (le décryptage de l'affaire entre Jean-Jacques Aillagon et Jeff Koons au château de Versailles, c’était lui).


La nécessité de clarifier ce débat est devenue encore plus aiguë avec le développement exponentiel des diffusions de photos ou de vidéos sur les réseaux sociaux qui posent le problème du droit à l’image en dehors de la sphère privée, mais aussi celui du personnel des musées qui peut se retrouver contre son gré pris en plan large de face, et diffusé immédiatement sur Facebook ou Instagram.


Mais une charte n’est pas un texte législatif, son influence est donc limitée, d’autant que seuls les Musées nationaux sont concernés, excluant les innombrables musées privés. Malgré tout, elle semble avoir fait changer les mentalités même si les plus récalcitrants ont mis du temps à l’appliquer.


Le bon point de la charte ? Qu’elle précise enfin (dès l’article 1) que le visiteur doit faire en sorte de ne pas gêner les autres visiteurs. Cette préconisation inclue-t-elle ce bruit horripilant que produisent certains compacts et smartphones à chaque prise de vue ? :) Je ne suis pas sûr...


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Le cas emblématique du Musée d’Orsay
Malgré la charte « Tous photographes ! » en vigueur en France depuis 2014, le Musée d'Orsay jouait les fortes têtes, dans une position très isolée (le Louvre s'y était aussi essayé puis avait abandonné). Le Musée d'Orsay continuait à prohiber photos et vidéos, interdiction totale qui avait vu le jour en 2010 et que personne ne comprenait vraiment. Cette réglementation sévère s'appuyait tantôt sur des exagérations (le fameux danger du Flash, agité comme un épouvantail) tantôt sur une position de principe, qu’on pourrait qualifier d'idéologique. En effet, pour le Directeur du Musée d’Orsay, M. Cogeval, prendre une photo "empêchait de voir" son musée et il fustigeait en des termes très durs la reproduction numérique. Problème, l'arroseur avait oublié qu’il avait accepté d’être arrosé : en effet, avant de tenir ce genre de propos, le musée d’Orsay avait accueilli une conférence de presse sur le Google Art Project pour le lancement mondial de sa seconde version. Rappelons que ce programme à l’initiative de la célèbre entreprise californienne, permet la visite virtuelle de musées sur le Web. Bref, le Musée d’Orsay semblait bien mal placé pour rejeter le « numérique ».


Le Musée dOrsay a d'ailleurs revu sa position en 2015 et accepté l’usage photographique dans son Musée. Pour l’anecdote, il a fallu un coup de pouce du destin dont on peut lire le détail ici.



(Droit de photographier ou filmer dans les musées, les châteaux)

Les châteaux privés (en France)

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L’un des voeux de la charte « Tous photographes » était d’étendre sa logique aux établissements culturels privés (châteaux). Il semble que sur ce plan, les avancées soient moins nettes. Les raisons sont au nombre de deux :


-d’abord, à la différence d'un musée qui laisse le choix, les visites de châteaux privés ne se font pratiquement jamais sans guide : or prendre de « bonnes » photos tout en écoutant les explications du guide, et tout en suivant le rythme souvent assez soutenu d’une visite de château, limite souvent l’usage photographique à un bref clic clac de temps en temps.


-ensuite est surtout, chaque propriétaire de château applique sa politique. Et là on voit de tout, de la tolérance quasi totale (flash excepté) à l’interdiction tout aussi totale. Une tendance forte actuelle est de considérer que le possesseur d’un appareil photo peut perturber les autres visiteurs, et surtout risque de ne pas écouter les explications historiques, dispersant l’attention (sic). C’est ce que m’a avoué un guide-propriétaire de château.


Il existe des variantes plus subtiles à l’interdiction franche, mais pas forcément plus productives pour le photographe. Le guide peut laisser entendre que l’on peut prendre des images, mais dans certaines parties du lieu seulement que l'on découvrira au cours de la visite. "Bizarrement", le guide oublie souvent d'indiquer lesquelles, ce qui fait que personne ne prend la moindre vue ! :) J'ai vécu cette situation floue à deux reprises, une fois en France, une autre fois en Italie pour des visites de catacombes.



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Photos au flash, vidéo, photos pros

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Photos au Flash interdites


La fameuse injonction « Les photographies au flash sont interdites » est une phrase que j'ai entendue au moins une trentaine de fois, si ce n’est plus…


Le véritable avantage de ce refus de photos au Flash - et la raison pour laquelle je vois cette mesure d’un bon oeil - est qu’il est pénible de devoir subir le crépitement répété du flash et souvent, le bruit sonore que certains utilisateurs ne savent pas désactiver. Sans compter que souvent, le Flash est à proscrire pour des raisons esthétiques : il se reflète dans le sujet photographié, et les appareils récents - smartphones compris - sont suffisamment sensibles pour s’en passer.


Sur un plan technique, je suis moins sûr que les flashes produisent les risques qu'on leur prête. Existe-t-il des études sérieuses sur le sujet ? Le peu d'informations que j'ai trouvé était souvent contradictoire. A une certaine distance, des peintures classiques peuvent-elles être sensibles à la lumière ou la chaleur éphémère et lointaine d’un Flash ? Pour toute réponse, j’ai trouvé des témoignages émanant de spécialistes de la conservation, affirmant que le flash ne peut détériorer les peintures, contrairement aux dessins ou aux pastels. Cela ressemble donc à un principe de précaution répété à l’envi.


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Photo ou Vidéo, une différence ?
Le distinguo est rare. Soit l’usage « photo » est autorisé, soit il est interdit, soit il est indiqué pour les photographies mais chacun comprend bien qu’il s’agit d’une interdiction implicite pour les appareils vidéo. Le distinguo est d’autant plus inutile à faire à l’heure où le smartphone capte aussi facilement des photos que des vidéos et où depuis 2008, beaucoup d’appareils photos font de la vidéo.


Seuls certains pays (comme l’Inde par exemple) acceptent la prise d'images mais opèrent une distinction entre caméras vidéo (Video camera) et appareils photo (Camera), jusqu’à influencer le prix du supplément que l’on doit payer pour obtenir le droit de prendre des images.


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Reproduire les images, hors cadre privé


Quand on sort du cadre privé, ce qui théoriquement inclue même la reproduction sur un simple blog personnel, on doit faire une demande officielle dans tous les cas au Conservateur du Musée, au propriétaire du château, ou au service concerné. Mais il existe 3 profils de demandes :


-la demande de l’étudiant ou l’enseignant qui souhaite réaliser un travail pédagogique, sans finalité lucrative,
-la demande du journaliste accrédité qui souhaite publier un article sur un musée, une exposition temporaire,
-enfin la demande de celui qui envisage une utilisation collective ou commerciale.


Dans le 1ers et 2e cas, si la demande est acceptée, elle est gratuite. Mais le réalisateur devra souvent préciser les oeuvres en particulier à filmer / photographier. Et toutes les salles ne seront pas forcément autorisées. Une fois sur place, il faudra montrer patte blanche, à chaque salle, avec les gardiens, si les prises de vues se déroulent durant les heures d'ouverture.


Pour une utilisation collective ou commerciale, les tarifs peuvent être élevés, voire très élevés : pour le Musée d’Orsay par exemple, ils sont de 800€ la journée pour un documentaire, 10 fois plus pour une fiction (!) et 15.000 euros pour une production publicitaire !


Bien évidemment, un musée moins prestigieux, ou un château privé, n’aura pas les mêmes tarifs, voire acceptera un échange contre la « publicité » que les photos / vidéos généreront pour le musée ou le monument.


A noter quelques ouvrages :


-Visiteurs photographes au musée (paru en 2013) de Serge Chaumier, Anne Krebs et Mélanie Roustan. Sommaire
Éditeur : La Documentation française
Prix : 24 €


-Les photographes et le droit (paru en 2015) de Manuela Dournes
Éditeur : Eyrolles
Prix : 24 €
(lire notre chronique)



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